La fois où on a couché à la belle étoile

Faire des dodos dehors.

Faire des dodos dehors.

On redescendait. Du Nord, mais aussi de notre balloune, gonflée à deux heures du matin d’une nuit enfumée de Glasgow. «Heille Alex, on s’en va dans le Nord, à Thurso. Supposément que c’est un fou spot de surf.»

C’est ainsi, dans une envolée franglaise à faire sacrer Christian Rioux, que s’est réglé un dilemme de 48 heures à propos de ce qu’on voulait faire de nos deux semaines post-référendum. On a envisagé Amsterdam : billets d’avion trop chers. L’Irlande… les prix avaient monté.

Puis bon, depuis le 20 septembre, soit depuis deux jours, on n’était pas vraiment capables de prendre de décision, paralysés par ce qu’il est désormais convenu d’appeler la dépression post-rush.

Je ne me souviens pas d’avoir aussi clairement vécu ce marasme dans ma vie. Dans les deux mois en Écosse, ça m’a frappé trois fois. Après le deuxième débat Salmond-Darling, après la conférence internationale de Salmond et ce coup-ci, après le référendum. Une commotion. La tête dans une brume que la lumière peine à percer.

T’as été stimulé et sollicité de toutes parts: booking, entrevues, reportages, demandes médias qui pleuvent de partout, où est-ce qu’on couche ce soir, à quelle heure le bus… Tous les sens en alerte 20 heures sur 24 pendant deux jours, trois, des fois une semaine. Et là, soudainement, la pression retombe et la moindre décision devient un casse-tête insurmontable.

La veille, t’aurais pu dire à Barack Obama comment contrer l’État islamique s’il te l’avait demandé, mais là, «est-ce qu’on mange un sandwich?» te fait le même effet que la nécessité de résoudre la quadrature du cercle… sans règle ni compas.

Bref, on avait tranché le brouillard d’un éclair de génie du dimanche (sérieux, se taper 13 heures de train pour aller surfer dans de l’eau à 12 degrés Celsius… il ne se gagnera pas de Nobel icitte) et on avait mis le cap sur le Nord, dont on commençait tout juste à redescendre. Une nuit à Inverness et hop, direction la route du Whiskey pour visiter une distillerie.

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Alex affolé

On débarque à Arberlour vers midi. C’est un exploit. Jamais n’étions-nous seulement partis aussi tôt d’une ville. On se dirige vers la distillerie et on a même l’ambition de rejoindre St-Andrews avant la tombée de la nuit.

Tout va bien donc, mais en route vers la distillerie avec nos six sacs, Alex soulève l’incontournable évidence qu’on n’a pas encore de place où coucher en soirée. Allo le drame, me dis-je intérieurement. C’est pas comme si tout est planifié au quart de tour dans ce voyage et que rien ne s’est réglé sur une gosse.

Mais bon, on passe par-dessus le mini-pont coquet qui mène à la distillerie et, avec ma grande sensibilité, je prends sur moi de rassurer le pauvre Alex affolé: «oh, regarde comme c’est cute ici. On dormira en-dessous du pont dans le pire des cas». Ce qui aurait pu n’être qu’une blague plate s’est installé dans ma tête comme une idée indélogeable.

Il est midi, le bon Ricky à l’accueil nous apprend que les visites de la distillerie ne se font qu’à 10h et à 14h. À l’extérieur, le soleil, denrée rare en Écosse, brille comme Laurence Leboeuf dans chacun de ses rôles (call me, Lau). Donc, logiquement… on décide d’aller golfer! Fuck les plans, c’est pour les retraités et ceux qui ont des bébés.

Ils ont 16 ans et ils jouent à sonne-décriss

Autobus, un mile à pied avec notre artillerie de #backpackingTVcrew et nous voilà sur un terrain d’une beauté sans nom à enchaîner les mulligans, mais pas les sacres. Qui récite la messe quand tu croises un lièvre, des perdrix et deux chevreuils qui gambadent sur les allées?

Au 16e, on a tous deux calé de longs roulés. Mais celui d'Alex avait juste pas rapport. Genre, très long. Ça lui a permis de jouer 118 au lieu de 119.

Au 16e, on a tous deux calé de longs roulés. Mais celui d’Alex avait juste pas rapport. Genre, très long. Ça lui a permis de jouer 118 au lieu de 119.

À force de courir nos balles et d’instagrammer les #skyporns indécents, il fait noir comme chez le loup quand on rentre en ville. Ladite ville, nommée Dufftown, reçoit le festival du whisky dont c’est la dernière journée. Pendant qu’Alex surveille nos sacs en entretenant des discussions élaborées sur le sens de la vie avec cinq ados qui occupent leur soirée à jouer à sonne-décrisse à 16 ans (!), j’ajoute trois kilomètres à un podomètre déjà surexcité pour chercher un bed and breakfast.

Je sais pas trop pourquoi on utilise le verbe essuyer, mais c’est ça que j’ai fait pendant une bonne heure avec les refus. No vacancies. Partout. Sauf deux chambres. À 140$ chaque. Dois-je vous citer les avantageux tarifs du prestigieux métier de journaliste indépendant pour vous faire comprendre que ces chambres n’étaient même pas une option?

C’est donc autour d’un excellent mets chinois que je réintroduis avec un peu plus de sérieux la proposition du pont. «J’suis game.» Je ne m’attendais pas à moins du fidèle comparse. Faut dire qu’on s’est déjà tapé sept heures de route de nuit pour attraper un premier ministre du G8 et qu’on a déjà dormi dans un mirador de la deuxième guerre mondiale d’une insalubrité à faire rougir de honte les crackhouses de Chomedey.

Fak go, le monde nous appartient, le ciel est notre seul toit, reste juste à se trouver un petit coin de paradis. Mais avant, détour à double-utilité par le bar du coin: profiter du wifi pour vérifier que le peu commode ciel écossais ne nous tombera pas sur la tête et se mettre deux-trois scotchs dans la gueule pour mieux dormir.

C’est dans un parc, sous un arbre pas trop loin d’une forêt, qu’on élit domicile.

Couché dans mon sleeping avec les quatre chandails dont je dispose sur le dos, la tête sur le petit sac-à-dos et les pieds sur le gros, je m’arrête un instant pour écouter les bruits de la nature percer le silence nocturne. Un immense sentiment de liberté fait son nid dans ma poitrine et mon cœur s’emballe.

Dormir à la belle étoile! Aucun toit, aucun mur. Aucune protection, aucune barrière.

Oublie les directs au Téléjournal avec Patrice Roy. Oublie Arcand, l’article dans La Presse, le reportage à Désautels et le live à la BBC. C’est ça – exactement ça – que je suis venu chercher en Écosse.

Une histoire racontée par Oli

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